Regard extérieur

Je les ai vu arriver de loin. Elles marchaient ensemble dans la rue, l’une les mains dans les poches, l’autre agitant les mains devant elle pour expliquer quelque chose. Elle portait une jupe bleue et un haut clair. L’autre un short indigo et un t-shirt à slogan, blanc. Elles avaient cette allure de personnes qui se connaissent depuis longtemps, qui s’anticipent mutuellement. Je les ai regardées encore, avancer toujours au même rythme, puis venir s’installer sur la terrasse d’un café, à l’ombre encore fraîche d’un bâtiment de métal et de verre.

Assises, elles ont regardé la carte à peine vingt secondes, comme si de toute façon, elles savaient déjà toutes les deux ce qu’elles allaient prendre. Lorsque le serveur est arrivé vers elles, il leur a fait un sourire et j’ai compris qu’il les connaissait. Enfin, il ne les connaissait pas comme on connaîtrait un ami, mais plutôt comme on connaît un habitué qui vient régulièrement dans un café, qui commande toujours la même chose et reste assis à lire le journal en sirotant sa tasse et en fumant une cigarette. Le serveur, qui était en réalité le patron, a pris leur commande sans rien rédiger, de tête, et s’en est retourné à l’intérieur.

Elles ont repris leur discussion. De là où j’étais, je ne parvenais pas à les entendre, mais je devinais qu’elles parlaient de quelque chose de sérieux. Miss Jupe continuait d’agiter doucement ses mains devant elle, tout en s’exprimant, se touchant par moment le visage et remettant ses épais cheveux bruns foncés en place. Miss Short quant à elle, écoutait attentivement, le corps installé légèrement en arrière et les mains sur les cuisses, jouant avec l’ourlet de son pantalon court. Elle ne cherchait pas à interrompre son amie, semblant savoir qu’il valait mieux la laisser s’exprimer, plutôt que de la couper dans son élan.

Leur commande est arrivée. Un petit-déjeuner assez complet pour Miss Short, une brioche et un café pour Miss Jupe. Elles ont contemplé en silence leurs victuailles, avant de lever leurs tasses et de les entrechoquer doucement pour faire « Santé ». Miss Short a commencé à manger tranquillement tout en répondant à son amie, hochant de la tête.

Un bruit de plastique que l’on arrache et de papier qui se froisse, les a fait relever la tête. Derrière elles, un échafaudage avait été dressé et une jeune femme à queue de cheval y était perchée, occupée à coller un sticker sur une enseigne de magasin. Une fois rassuré, le duo s’est remis à discuter tranquillement. Miss Jupe a terminé son repas bien avant Miss Short, qui ne s’est pas dépêchée pour autant, écoutant toujours son amie, trempant cette fois la pointe de son croissant dans sa tasse, de chocolat chaud probablement, vu la couleur des gouttes qui tombaient de la viennoiserie et allaient s’écraser dans le liquide brûlant.

Miss Jupe buvait un verre d’eau qu’une serveuse lui avait apporté, afin qu’elle puisse se désaltérer après son café amer. Elle s’était tue et laissait son amie lui raconter à son tour ce qui semblait être des projets de voyage. Dans le calme matinal, j’ai perçu la phrase « J’angoisse un peu pour Boston. Enfin, j’angoissais. Je ne sais pas », puis un groupe de personne est passé près de moi et je n’ai pas pu saisir exactement ce qui avait été dit ensuite. Je savais cependant à présent où se rendrait Miss Short pendant ses vacances.

J’ai été coupé dans mes réflexions et tentatives d’espionnage peu efficaces, par la serveuse m’apportant un second café et l’addition. Je lui ai demandé un verre d’eau également. Il faisait de plus en plus chaud dans cette rue. Le soleil montait dans le ciel et l’ombre des bâtiments rapetissait au fur et à mesure. J’ai bu mon café, par petites lampées, pour éviter de me brûler la langue et ai allumé une cigarette. Mon verre d’eau est arrivé et je l’ai cette fois descendu d’une traite. Relevant les yeux, j’ai vu Miss Jupe et Miss Short se lever pour aller payer à l’intérieur. Derrière leur table, l’échafaudage avait disparu et il ne restait comme preuve de sa présence que l’enseigne de magasin arborant fièrement un grand sticker noir et mate.

Quelques secondes plus tard, les deux acolytes sont ressorties du café et ont traversé la terrasse pour rejoindre la rue. Elles sont passées devant moi, sans me voir, et ont bifurqué à gauche. Miss Short a lorgné sur un étalage de chapeaux, installé non loin et Miss Jupe l’a tirée par le bras vers une rue montant en pente douce. Rejoignant la foule des badauds se traînant en cette lourde matinée d’été, elles ont disparu de mon champ de vision.

J’ai payé mes deux cafés et ai laissé un pourboire, avant de me lever de mon siège et de partir en sens inverse. La chaleur du soleil m’est tombée dessus avec force, alors que je lui faisais face en marchant sur un grand pont et j’ai laissé ses rayons s’infiltrer dans ma peau, me préparant à devoir, plus tard, me plonger sous un jet d’eau froide pour retrouver une température acceptable.

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