En écoutant Arcade Fire

Le paysage défile à travers la fenêtre. Des arbres, des maisons, des champs, des bâtiments. Tout me semble connu, reconnu. D’une monotonie qui frôle l’obsession. Mes yeux ne regardent plus, ils voient seulement et à la vitesse où tout défile, je sais qu’ils vont bientôt se voiler totalement. Arcade Fire pourtant fait son office et je me perds dans les accords lentement connus de l’album. Et puis, alors que je m’apprête à sombrer dans le précipice ensommeillé de l’ennui routinier, quelque chose capte mon attention.

Elle est assise en face de moi, presque en équilibre sur le bord de son siège, penchée en avant sur une feuille de papier blanc. Ses boucles brunes aux reflets roux, légères, s’agitent à chaque fois qu’elle bouge la tête. Sa concentration est presque religieuse et l’on sent qu’elle fait quelque chose d’important, de sérieux. Peut-être est-elle en train de créer l’œuvre de sa vie. En tout cas, ça en a l’air.

Je détourne la tête, réalisant mon regard trop fixe, trop curieux, un peu voyeur, et tente de me concentrer sur autre chose ou quelqu’un d’autre. A côté de ma voisine d’en face, une femme aux cheveux bruns foncés lit un livre distraitement. Elle a l’air fatiguée, comme si sa journée n’allait jamais se terminer. De temps à autres, elle jette un petit coup d’œil sur sa gauche, vers sa voisine ou la fenêtre, et esquisse un petit sourire. Je devine le lien qui unit ces deux êtres et me concentre pour cesser mon observation opportuniste.

Mais l’intérêt est trop fort. Il y a parfois des gens qui vous interpellent, et sans que vous ne puissiez faire autrement, vous avez envie de partager un instant avec eux. C’est le cas aujourd’hui, et pourtant, je suis fatiguée. Je pourrais tout aussi bien fermer les yeux et sombrer. Mais mon regard retourne se poser sur ma voisine d’en face. A présent, elle tire légèrement la langue, sur le côté, d’un air très concentré. Je ne peux pas voir ses yeux, mais je les devine. Pour moi, ils ont un éclat vert ou bleu. Ses mains glissent sur le papier, le crayon, orange, suit avec peine la vivacité qui lui est imposée, traçant sur la surface blanche de longs sillons, pour l’instant, indéfinis.

Le train ralentit, mes yeux se perdent un instant dans le paysage déjà plus citadin des gares que l’on traverse, de l’autoroute que l’on longe et une fois de plus, je me demande pourquoi aucune ligne de train de peut me déposer directement chez moi, sans correspondance. Un jour peut-être. Pas d’ici deux ans en tout cas. Peu importe.

Le train entreprend un virage serré, un peu brusque, enfin, pour autant qu’un virage de train puisse l’être, et un petit bruit aigu me tire de mes pensées. C’est le crayon vert. Vert prairie. Vert tendre. Vert. Il est tombé sur le sol, à mes pieds. Ma voisine quitte son dessin des yeux et esquisse un mouvement pour le ramasser, mais j’ai été plus rapide. Je relève la tête tout en lui tendant l’objet de ma couleur préférée et lui fait un sourire. Elle me le rend, tout en disant timidement « merci » et nos regards se croisent un court instant. Elle a les yeux bleu-vert. J’y étais presque.

Retournant à mon observation de base, soit celle du paysage extérieur, je réalise que l’on va arriver bientôt. D’ailleurs, cette constatation est appuyée par la voix du haut-parleur qui annonce que l’on va entrer en gare dans quelques minutes. En face de moi, le dessin est rangé dans un cartable, qui lui-même trouve sa place dans un petit sac à dos. J’esquisse un nouveau sourire en reconnaissant les héroïnes d’un dessin animé plutôt « cool » imprimées sur le bagage. Et me voilà avec la chanson phare du film dans la tête… Parfois, j’aimerai bien en être « libérée » !

J’entends ma voisine aux cheveux bruns foncés s’adresser à la jeune dessinatrice. Entre deux morceaux d’Arcade Fire, je comprends qu’elle s’appelle Lucie et apparemment, la dame à côté d’elle, c’est sa maman. Lucie enfile sa veste et range ses crayons de couleur dans une trousse, avant de fermer son sac. Puis, elle attend sagement que le train s’immobilise. Comme à son habitude, ce dernier se met à secouer juste avant d’atteindre le bon quai et on se sent tous un peu ballottés.

Lucie me regarde et je lui fais un nouveau sourire, qu’elle me rend, un peu moins intimidée, cette fois. Puis, le train s’arrête et la mère et la fille se lèvent et quittent le wagon, en compagnie de nombreux autres voyageurs. Je me joins à la foule, l’esprit toujours un peu dans le vague et m’en remets à Arcade Fire pour le reste du trajet.

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