Page blanche

Le silence est pesant dans la pièce. Enfin, le silence, tout est relatif. Si l’on fait abstraction du tic-tac répétitif de la petite horloge carrée, posée sur la bibliothèque, du grincement intempestif du volet qui se croche mal contre le mur, de la respiration discrète de l’ordinateur et des petits grattements, sautillements, gazouillis et courses folles des rongeurs dans leur cage, on pourrait parler de silence. Le fait qu’il soit pesant n’est qu’une question d’ambiance intérieure.

Il fait nuit dehors. Nuit noire, froide, hivernale. Nuit. Enfin, elle est tout de même percée par endroits par de clairs halos de lumière blanche et glacée. Cristallisée. Tout près, des lampadaires dégoulinent d’une ombre jaunâtre, qui s’étale sur l’asphalte avec précision et démesure. De toute façon, rien n’est assez fort pour surpasser la nuit. Rien ne s’oppose à elle.

A l’intérieur, dans cette chambre aux murs d’un blanc fatigué, la lumière a un tout autre sens. Elle n’efface pas les ombres, elle en crée. S’il faisait complètement noir, tout ne serait qu’ombre, comme au-dehors, où les lampadaires ne font que lutter pour faire bonne mesure, ne rendant la nuit que plus profonde et plus puissante. Dedans, c’est différent. Dedans, l’ombre est omniprésente, et la lumière semble l’accueillir comme une vieille amie de toujours, comme un complément à sa propre existence. S’il existe de la lumière, il existe forcément de l’ombre aussi.

Au fond de la pièce, l’ordinateur est posé sur ses genoux, ou plus précisément, sur ses jambes croisées par une position « en tailleur » légèrement avachie. Il est immobile et prêt à être utilisé. Il n’attend que cela. Il est fait pour cela et pas un jour ne passe sans qu’il apprécie de pouvoir servir à sa noble cause. Sur son bureau, un document Writer est ouvert. Vide. Blanc immaculé. Déprimant, somme toute. Mais il est ouvert et d’un instant à l’autre, peut-être, il se couvrira d’une suite de caractères. Peut-être que d’une page, il passera à dix, puis à cinquante, puis à cent, puis à deux cents… Il sait qu’elle en est capable. Elle avait bien fait confiance à son cousin Word pour cette prouesse-là. C’est son tour à présent, car lui, Writer, est libre. En dessous de tout cet excès de confiance en soi, la barre des tâches, elle, semble déjà plus occupée : Firefox, Thunderbird et iTunes se partagent le podium. Pourtant, ils n’ont pas de quoi faire les malins, aucun d’eux n’est réellement utilisé. Tous sont en veille et semblent encore loin de changer d’état.

Dans la pièce, il commence à faire froid. Un froid qu’on ne voit pas venir ; celui provoqué par une immobilité continue et prolongée, une immobilité du corps. Il se fait tard. Le radiateur doit s’être éteint à présent et un mince courant d’air filtre par en-dessous de la fenêtre, venant patiemment rendre l’atmosphère de la pièce plus fraîche et imposer au seul être humain encore réveillé dans les alentours de sortir de sa tétanie pensive.

Ce n’est pas une si mauvaise chose. Pour une fois, le courant d’air a du bon. Il a tellement envahi son espace vital qu’elle finit par le remarquer. Partie ailleurs, probablement dans un monde imaginaire (qui, faut-il le préciser, n’a vraiment rien à voir avec celui de Peter Pan), elle finit tout doucement par revenir à elle. Les yeux en premier. Le voile qui les recouvrait se déchire et elle se met à cligner des paupières, laissant ses pupilles se promener sur les reliefs connus de son antre. Ses poumons se remplissent d’air, comme si elle n’avait pas respiré depuis des heures. Comme si, pour elle, le temps avait cessé de tourner, mettant sa vie entre parenthèses.

C’est tout.

Pendant quelques minutes, difficile de dire combien exactement, elle reste dans cette tétanie physique partielle, comme si son esprit essayait de lui offrir une dernière goutte de ce à quoi elle était en train de penser avec tant de concentration. Ses yeux tentent de se raccrocher à ce point invisible qu’elle fixait avec détermination, il y a quelques minutes encore, mais ils n’y parviennent pas. Son visage s’éveille, puis sa nuque, qu’elle bouge prudemment, comme si elle craignait de se briser quelque chose ou de se bloquer un muscle. Ses épaules viennent ensuite. Ses biceps, eux, se crispent, résistant à l’afflux d’un sang neuf dont l’énergie a pour but de faire bouger ses mains. Ces muscles-là avaient toujours été… Indisciplinés ? Résistants en tout cas. Mais l’énergie du réveil finit par les vaincre et le courant est rétabli jusque dans ses doigts.

Avec l’immobilité, ses doigts sont froids. Pas glacés, juste froids. Et dès l’instant où ils se réveillent, elle sait qu’il n’y a plus moyen de revenir en arrière. Ses mains dirigent tout, de la température de son corps jusqu’aux mots qu’elle peut ou non coucher sur la papier. Et de ses fautes d’orthographe aussi, tant qu’à faire. Si ses mains se mettent à bouger alors qu’elle est prise dans un de ses mondes imaginaires, elle perd tout en un clin d’œil, et se retrouve propulsée malgré elle, dans cet autre monde, sur lequel elle n’a que très très peu d’emprise. Et ça, ça la rend dingue.

Ce soir, c’est la faute du courant d’air ; demain, probablement celle de son réveil.

Alors qu’elle reprend pleinement conscience de l’endroit où elle se trouve, qui est à plus de 60 km de celui où elle aurait voulu être à cet instant, elle croise le regard plein d’espoir de son document Writer encore vide, déposé là, sur le bureau de son vieil ordinateur, lui-même installé sur ses genoux, eux-mêmes calés confortablement sur ce futon, lui-même debout sur la moquette, elle-même collée sur le sol de pierre de la vieille maison. Il fallait qu’elle en fasse quelque chose.

Cette fenêtre ouverte, et encore vierge de toute inscription, était la raison même de son départ en pensées pour des contrées faussement lointaines, où apparemment son inspiration avait élu domicile depuis quelques temps. Elle l’aurait volontiers invoquée en prononçant son nom, espérant la voir apparaître devant elle, comme si de rien n’était et rester dans les parages, pour lui redonner un peu confiance en ses capacités, mais ça ne marchait pas comme ça et elle le savait bien. Elle avait essayé à plusieurs reprises pourtant, se rappelant de ce fameux proverbe « Qui ne tente rien, n’a rien », mais son inspiration n’avait pas daigner montrer ne serait-ce que le bout de son nez. A la place, elle l’avait envoyée dans un univers parallèle, pour lui raconter une histoire qu’elle ne pourrait jamais la laisser écrire.

Elle a repris son immobilité d’avant, ou presque ; sa tête bouge encore, ses yeux observent surtout, comme on observe une photo que l’on a déjà parcourue cent fois, mais que l’on croit tout de même redécouvrir par instant. Et puis…

Sortie de ma torpeur ouatée, je prends soudain conscience de ce qui m’entoure. Le bruit incessant de l’horloge en bois carrée, appuyée précairement sur une de mes bibliothèques. La respiration presque sourde de mon ordinateur, le grattement des pattes de Tweet et Skypi contre les parois de leur cage, le grincement de leur roue et les gazouillis avec lesquels elles communiquent. Au-dessus de leur cage, la fenêtre. Il fait nuit noire dehors et j’imagine un instant la rue, plongée dans l’atmosphère froide du mois de février. En face, mes yeux se heurtent aux deux lampes pourvues d’ampoules économiques qui éclairent la pièce, créant des ombres derrière les meubles. Et puis… Mes pupilles se posent sur mon ordinateur et sans y réfléchir, j’inscris un titre à cette page blanche : Page blanche.

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