Words in Deep Blue

Sans transition, départ cette fois pour la banlieue d’une ville australienne (Gracetown), à quelques pas de l’océan. Cette histoire sent le livre de seconde main, le papier qui a vécu et les émotions à demi dévoilées.

J’ai lu Words in Deep Blue deux fois. Une première fois peu après sa sortie et une seconde fois dernièrement dans le but d’écrire cette critique. Après ma première lecture, je n’avais pas particulièrement prévu de le relire. J’avais trouvé l’histoire sympa, un peu surprenante – une des thématiques principales est le deuil, ce n’est pas forcément quelque chose auquel on s’attend en ouvrant un livre young adults – mais elle ne m’avait pas transcendée pour autant. Lors de la deuxième lecture par contre, ces pages ont bien plus résonné. Peut-être faillait-il que j’aie quelques années de plus, peut-être fallait-il que je sois moi-même entrain de rechercher mon équilibre pour que cette histoire s’imprime autrement.

Words in Deep Blue est une histoire à deux voix : celle de Henry Jones, un amoureux des livres, travaillant dans la librairie de livres de seconde main de sa famille ; et celle de Rachel Sweetie, la meilleure amie de Henry, qui ne lui a pas donné de nouvelles depuis son déménagement dans une autre ville de la côte 3 ans plus tôt. L’histoire commence lorsque Rachel retourne à Gracetown, après le décès de son frère Cal et se retrouve, bien malgré elle, à travailler dans la librairie de la famille de Henry, Howling Books. Des retrouvailles tumultueuses se jouent entre ces deux amis qui ne se reconnaissent plus, tout en cherchant chez l’autre ce qu’ils aimaient tant d’années plus tôt…

Au fur et à mesure des pages, plusieurs thèmes apparaissent. Je le disais en introduction, le deuil en fait largement partie. Le deuil tout d’abord de la perte d’un être cher pour Rachel, dont la mort de son frère Cal occupe tout le quotidien : dans ses pensées, on navigue entre l’injustice de l’avoir perdu si jeune et la culpabilité de ne pas avoir pu le sauver. On perçoit aussi le besoin de Rachel de ne pas parler du décès de son frère lors de son retour à Gracetown. En effet, Cal a toujours été vivant dans cette ville et Rachel veut garder ce souvenir-là.

On retrouve aussi le deuil à travers le ressenti de Henry, mais pour tout autre chose. D’abord, parce que le roman commence alors qu’il se fait quitter par sa copine, Amy, et qu’il vit durant une bonne partie de l’histoire le deuil de cette relation. On le perçoit notamment dans son déni assez fort de cette séparation : ce n’est pas la première fois qu’Amy le quitte et elle est toujours revenue jusqu’alors… Cela apparaît aussi plus subtilement dans sa manière de négocier avec l’univers le retour d’Amy. Henry est persuadé que s’il change suffisamment, s’il renonce à travailler à la librairie, s’il s’habille différemment, s’il devient quelqu’un d’autre, quelqu’un qui correspond mieux aux désirs d’Amy, alors elle le reprendra. Et pour Henry, c’est tout ce qui compte. Il ne se rend pas compte qu’il deviendrait alors quelqu’un d’autre, plus du tout en phase avec ses valeurs.

Le deuxième deuil de Henry est lié à la librairie. Cette librairie créée par son père, dans laquelle il a toujours vécu, est mise en vente car elle ne rapporte plus assez à la famille pour vivre. Pour Henry, pour son père et sa sœur, c’est tout un pan de leur histoire qui va disparaître, et plus on avance dans le livre, plus on comprend pourquoi.

Le second thème largement abordé dans ce livre est l’amour de la littérature, de la lecture et le pouvoir des mots : le pouvoir de faire voyager, rêver, rire ou pleurer.

La librairie Howling Books est une librairie de livres de seconde main dont une section n’est pas à vendre. Il s’agit de la Letter Library. Dans cette section se trouve une sélection de livres favoris des lecteurs dans lesquels chacun peut souligner, annoter ou commenter les textes. Certains laissent des lettres à l’attention d’un autre lecteur et échangent une correspondance parfois longue. Le but est de partager ses pensées avec d’autres personnes sur un livre que l’on a aimé (ou détesté). C’est un outil de partage et de médiation intéressant, audacieux même.

J’entends déjà certains hurler au scandale, ou pourquoi pas, au blasphème, d’oser profaner ainsi des recueils d’informations. Je vous entends, mais je ne partage pas votre avis. De mon point de vue, les livres sont certes des recueils d’informations, mais ils sont faits pour être utilisés, discutés, relus et oui, annotés, soulignés et commentés. Une Letter Library est d’ailleurs quelque chose que j’aimerai un jour pouvoir mettre en place, même si ce n’est pas gagné d’avance. En attendant, mon exemplaire de Words in Deep Blue et plusieurs autres de ma collection font office de petite Letter Library.

A travers ces livres annotés et les nombreuses conversations entre Henry et Rachel, l’autrice nous introduit donc au pouvoir des mots. Leur pouvoir transformateur, celui qui nous fait ressentir des émotions, mais aussi la force symbolique d’une phrase tracée à la main par une personne. Elle redonne une importance à la matérialité des choses. Ce livre qui a été tenu, lu, touché, annoté par cette personne que l’on aime, mais qui n’est plus là, comme un petit bout d’elle qui reste avec nous. L’idée est peut-être un peu trop romantique pour certains, mais à l’époque des smartphones, mails et messageries instantanées, le matériel devient une ressource rare et précieuse. Et je crois que, même si ce n’est pas explicité clairement par Henry et Rachel, c’est aussi quelque chose qui compte, surtout lorsque c’est tout ce qu’il nous reste.

Références

CROWLEY, Cath, 2016. Words in Deep Blue. New York : Alfred A. Knopf, 2016. ISBN 978-1-5247-6445-6

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